Fin mai, un sous-marin d’attaque sud-coréen a accosté au port de Victoria, en Colombie-Britannique, comme une proposition commerciale flottante pour l’un des plus grands contrats militaires de l’histoire du Canada. Quelques jours plus tard, à Ottawa, le ministre de la Défense allemand se tenait aux côtés de son homologue canadien, défendant une autre position : l’avenir de la flotte canadienne réside dans une coopération renforcée avec l’Europe et l’utilisation d’un sous-marin de fabrication allemande.
Le Canada s’apprête à trancher sur le gagnant de l’appel d’offres pour la construction d’une douzaine de navires, les enjeux politiques et financiers étant considérables. Un responsable impliqué dans le processus estime que le contrat pourrait finalement coûter plus de 100 milliards de dollars canadiens (70,4 milliards de dollars américains), en tenant compte des décennies de soutien et de maintenance. Selon David Perry, président de l’Institut canadien des affaires mondiales, le coût total pourrait atteindre 120 milliards de dollars canadiens si l’on considère les décennies d’exploitation et de maintenance.
La stratégie du Premier ministre Karni et les avantages économiques
La décision concernant les sous-marins représente un test pour la stratégie du Premier ministre Marc Karni, qui vise à utiliser une nouvelle politique étrangère et des dépenses de défense pour obtenir des avantages économiques. L’ancien gouverneur de la banque centrale, arrivé au pouvoir l’année dernière, a convaincu les électeurs qu’il pourrait protéger le Canada des attaques tarifaires du président Donald Trump en établissant des relations plus solides avec le reste du monde.
Les dépenses importantes en équipement et en personnel militaires marquent un net changement par rapport à l’approche de son prédécesseur, Justin Trudeau. Karni espère transformer ces investissements en emplois dans la fabrication et les technologies. Son cabinet fait pression sur les Allemands et les Sud-Coréens pour qu’ils proposent des conditions « avantageuses » dans leurs offres, telles que des investissements dans l’industrie automobile, afin d’aider le Canada à compenser les pertes économiques causées par la guerre commerciale de Trump. Comme toutes les stratégies politiques, cela implique des compromis.
La compétition entre la puissance asiatique et les alliés de l’OTAN
La décision concernant les sous-marins contraint Karni à choisir entre la puissance économique asiatique en plein essor, avec laquelle le Canada cherche à se rapprocher, et les alliés de longue date de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Ce choix influencera les capacités militaires du pays, sa base industrielle et ses alliances pour des décennies.
Pendant des mois, le Canada a été courtisé par les entreprises sud-coréennes Hanwha Ocean Co. et HD Hyundai Heavy Industries Co., qui s’opposent au groupe germano-norvégien dirigé par Thyssenkrupp Marine Systems (TKMS). Les deux soumissionnaires ont présenté des propositions complètes, allant bien au-delà des simples sous-marins. Deux visions différentes se sont ainsi dégagées : Hanwha propose un design de sous-marin déjà en service, promettant une livraison plus rapide – une affirmation qu’elle a soulignée en amarrant son KSS-III à Victoria ce jour-là.
La soumission de TKMS, centrée sur le sous-marin Type 212CD développé par l’Allemagne et la Norvège, met l’accent sur la compatibilité opérationnelle avec les alliés de l’OTAN et un alignement stratégique plus profond avec l’Europe. Ce message a été renforcé à Ottawa par le ministre allemand de la Défense Boris Pistorius. Le gouvernement allemand est convaincu que le Canada choisira leur proposition et que le lobbying de Pistorius portera ses fruits, selon une source familière avec la question, qui n’était pas autorisée à s’exprimer publiquement.
Le président de la Corée du Sud, Lee Jae-myung, a également discuté de l’accord avec Karni, mais a déclaré aux journalistes qu’il « ne pouvait pas vraiment évaluer le résultat ». « Globalement, les attentes sont assez élevées, mais il n’est pas facile d’être optimiste », a déclaré Lee. « Il a été très difficile d’avoir une idée claire de la situation. »
Source : Bloomberg

